Georges est mort. Savoir comment n’est pas l’affaire, ni à quelle cause conclut le rapport de police. Ce qu’il importe que vous sachiez, c’est la façon, l’histoire derrière l’histoire. Parce que c’est l’usage. Parce que quelqu’un meurt toujours pour que d’autres vivent. Parce que l’histoire, c’est alors le moyen, pour ceux qui restent, de vivre mieux, ou au pire, au moment de leur propre trépas, d’aller de l’avant un peu moins couillon. Quant aux Comment et Pourquoi de Georges, ma foi, nous aurons bien le temps d’en convenir.
L’envie
Quand je vous disais que quelqu’un meurt, etc. …. Elle est arrivée le jour de son enterrement. Toute timide, peut-être à cause de ses habits hors circonstances, déjà décalée et voyante. C’est certain qu’il lui valait mieux se faire discrète. Je l’avais rencontrée le matin même et, un peu dans la panique, je l’avais invitée à se taire et à se tapir. Et puis c’était l’heure, il avait fallu partir, prendre le métro à Barbès, direction Père Lachaise. Là, je m’assieds, toute en tortilles, avec mon envie bon marché qui me rentre dans les fesses. Mercredi, la journée des doudous noires. Batik enrubanné, entortillé autour de leur féminité adipeuse qui, du coup, les rend plus insolentes et négligentes. Elles se dandinent avec une précision hystérique et occupent l’espace de leur lente pensée diffuse. Elles passent, posent leur popotin soyeux et inestimable sur le siège en twistant comme cet autre doudou, ce matin sur elles. Elles savent que nous en sommes tous rendus là. Mais elles le font mieux, toute en soumission et désinvolture. Elles sont au monde plus que nous.
Père Lachaise. Mon envie a pris du galon mais je suis en retard. Je traverse au pas de charge les tombes de mon enfance. Le Kardec de maman est toujours en consultation, Les tombeaux se déroulent sous mes pas. Mes yeux s’arrêtent, happés par le souvenir de ces étés où nous déambulions dans nos conversations muettes avec les morts. Le Père Lachaise est tout en vert et gris, érectile de silence, bruyant des secrets de ceux qui le peuplent. Je les sens en moi qui me pénètrent et s’agitent mais je garde mon souffle verrouillé au ventre. Désolée les gars, je n’en suis plus. Le crématorium est maintenant en vue. Mon envie me dicte un passage sur les cendres et que quand même, ce serait sympa de renvoyer Georges au Tréport.
Origines
Je me demandais ce que j’allais leur sortir à tous ces culs bénis pendant que le saint père débitait sa messi defundis entre les intermèdes musicaux de Fauré. Et puis, je l’ai senti qui se faufilait dans les ogives et se nichait en moi. Avec mon envie on était trois, ça commençait à serrer aux entournures, mais c’était quand même bien pratique pour se parler.
Mon Georges.
Si j’avais su ce soir là ce que me réservait les anges. Est-ce que je serais venue me fourrer dans ce traquenard ? Ma foi, du peu qu’il m’en reste du moins, certainement que oui.
Il m’en fallait une dose. Un peu de vivant, matière à souvenirs pour les soirs d’hiver durant lesquels je m’engourdissais les doigts à corriger les pages étriquées et molles de pavés de gare.
Ca ne suffisait pas que je récupère ton chat, hein. Que je te mette noir sur blanc en quelques cent pages. Mon salaud ! Toujours plus. Tu m’as bien eu. En tous cas, ton vieux a fini par venir. La fille aussi. Et puis, les autres. Toute la congrégation des bigosophes qui me lance des bouquets de regards outrés, enfin ceci dit de toi à moi. Ton ex rédac chef est au fond, il sort souvent s’en griller une.
D’où je suis, je vois aussi ta majorette à mouettes. Transie de pleurs, mijotant à gros bouillons dans ses larmes. Sortie de son animation du littoral elle ressemble à une exilée. Elle à mis ses collants suifs et un beau chapeau à voilette et violettes. Te souviens-tu à quel point j’aime les violettes ?
L’ennui avec les morts, c’est qu’ils ne parlent que par procuration, du coup c’est un peu mode fœtus, intuition de réponse plus que véritable dialogue.
Ta mère n’a pas pu venir. Elle vient de s’acheter un chien pour toi. Georges junior. G.J. pour les intimes. Vous comprenez, je ne peux pas le laisser le petit tout seul, enfin bon, tu connais, je te passe les détails.
Alors, dis moi petit père. Comme toi dans ton journal. Je leur raconte quoi dans trois minutes ? Je me cale sur les trompettes célestes et leur fait la grande annonce. Imagine.
« Bonjour, je m’appelle Henriette Coulanges, je suis le nègre de Georges », et toute la misère qui suivrait.
Ou alors, et ce serait trop drôle : « Georges est mort, mais il reste parmi nous, réincarné en bâtard dans la campagne picarde. Si, si, je vous jure, c’est sa mère qui a dit que… les yeux, le sourire, tout pareil. »
Ou encore, tu sais, on pourrait la jouer comme l’autre crétin scribouillard, façon performance et-vas-y-que-je-te-dénonce-tout-ce-qui-passe-etc…. , (de toute façon, y a que le discours qui fait acte). Ca ferait : « Mesdames et Messieurs, j’ai le plaisir de vous annoncer que vous participez à une performance anti-éditoriale visant à dénoncer la vanité et la vacuité des produits littéraires contemporains. Le suicide de notre cher ami et sa damnation ne sont que l’ultime processus pour la crédibilité de son entreprise et la rémission de la littérature et du genre humain (à défaut des péchés). Louons le car il est maintenant à la charge de Dieu. »
Le curé : Hosanna au plus haut des cieux. Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur.
L’asemblée : Amen
Chagrin
Finalement je n’ai rien dit. Si bien, Georges était mort pour de vrai, un peu pour toutes ces raisons, et aussi, parce que, comme je l’ai déjà dit, faut que quelqu’un meurt etc… Et cela, eh bien, ce n’était pas racontable.
Le reste de la cérémonie s’est déroulé. Je suis rentrée avec mon envie écrire les premiers mots de notre histoire.
Au Commencement était le verbe…
Je m’appelle Henriette. Henriette Coulanges. Fille de Jeanine et Robert Coulanges. Conçue le 21 janvier à 14H30 à Knote–Le–Zoute pendant le voyage de noces de mes parents, mineur et blanchisseuse de leur état. C’est à moi que Georges a confié les feuillets du chapitre précédent et de ce qui suivra pour partie. Je suis pour ma part, rédactrice de diverses choses, publicité, petites annonces, faire-parts, chroniques de feuilleton télé, quelques petites nouvelles chez des éditeurs confidentiels, un roman inachevé qui est ma grande affaire, et enfin beaucoup, beaucoup de feuillets qui s’amoncellent dans les tiroirs de mes tables de chevet pendant que mes réflexions et mes névroses se déploient dans mon quarante mètres carré.
Georges, je l’ai rencontré un soir de novembre. Il pleuvait des cordes sur ma ville chérie. Mon Paris. Pour penser à lui, je fume maintenant. Ce n’est pas très commode, parce que ma logeuse est contre, l’agence où je travaille est contre, ma mère est contre, mon psy est contre, même le cafetier d’en bas qui a aménagé une terrasse ouverte exprès est contre. Ma petite Madame, qu’il me dit, tu vas finir par te tuer. Et, pour illustrer le degré de harcèlement que peut atteindre l’homme peut aller pour exprimer sa bienveillance, il me le répète chaque matin.
Quelquefois, je me dis qu’il faudrait que je prenne le temps de leur expliquer à ces braves gens, estampillés « que du bonheur ». je les entends dans leur conscience : « Hou la vilaine, ct’ingratitude quand même ». Hein Georges, quelle paire d’ingrats nous faisons. C’est ce que je lui dit, chaque fois que mon pouce roule sur la molette du briquet Motrio et que je souffle il primo giocco di fumo* dans le texte selon Georges. Et tandis que nous essayons de démêler le passé, je m’abîme dans l’enthousiasme d’un goût revenu de loin, une hostie et un psaume qui se posent dans l’arrière chambre du palais.
Laissons le agir dans nos vies : il est le seigneur.
Réjouissez vous avec Jérusalem, exultez à cause d'elle… avec elle soyez plein d'allégresse, vous tous qui portiez son deuil. Ainsi vous serez nourris et rassasiés de l'abondance de sa joie.
Sainte Vierge, ces bondieuseries, ce n’est plus de mon âge. Ou bien, ça ne m’arrange plus. Ou je n’y crois plus. Peut-être, que, plus simplement, j’en suis revenue. Au moment ou toute cette histoire a commencé, c’est à dire à la genèse de la rencontre, j’étais pourtant dedans jusqu’au trognon. Nous y étions, vibrants de ce que nous croyions être l’éclat de Dieu, niais de certitudes, pire, animés de convictions faisant foi et loi, arrogants dans nos linges d’occultes élites.
Quelques années en amont de cet enterrement. Une femme encore jeune, manteau et chapeau gris souris, trempée de l’âcre pluie de novembre. En bref, votre narratrice, à votre service, dégoulinante sur l’asphalte, en route comme un pochtron pour une énième chapelle. A l’autre bout de la rue, Georges. La quarantaine tassée, un aigle enfoui dans un imper camel et feutre assorti. Il se rend au sein des saints, convaincu. A l’époque peut importe, pour lui comme pour moi, ce qui compte, c’est La Cause et au delà, la conviction. Ca, je le découvrirai un peu plus tard, dans la fausse intimité des banquettes de La Coupole. Mais quand même. Au final, deux errances dégoulinantes, au portail. C’est lui qui sonne. On entre et on se perd, lui illustre habitué, moi nouvelle, jaugée par la triste troupe. Enfin on s’assoit. On se croirait dans une classe communale, grises mines et postures hiératiques. L’homme du portail danse jusqu’à la sienne. L’on se défait religieusement. La pluie a gommé les superbes. Panaches et permanentes raplatis, épaules voutées, soumises à leurs insu au caprices d’un maître omniprésent dont tous sont ignorants. La pluie a gommé les superbes.
Panaches et permanentes raplatis, épaules voutées, soumises à leurs insu au caprices d’un maître omniprésent dont tous sont ignorants. Ils sont touchants à voir ces faussaires d’humanité. Bien pensants, bien mangeant, bien lotis, se revendiquant une conscience, possesseurs d’un fruit sacré qu’ils lustrent mais se gardent bien de mordre, Artabans de pacotille réduit à leur plus simple expressions, paquets de chairs et poils collés, arroseurs arrosés. Et j’en suis, et Georges aussi qui par le dessous du regard le sait et me prends, par ce même regard en flagrant délit de découverte.
Maintenant que nous sommes défaits de nos apertintailles, que nos corps émergent dans toute leur modestie, je peux le voir. Un animal impétueux qui se dessine en ligne claire, le corps bandé par l’envie. Un mélange d’appétit, de folie et de désespoir inscrit dans les prunelles sombres. Il s’est assis comme un enfant, sur son entre-deux, c’est-à-dire pas vraiment, le corps et l’esprit près d’une porte de sortie invisible. L’orateur et les disciples m’insupportent assez vite. Sourire marri de Georges pendant qu’il s’avise de l’assemblée. En un clignement il se pose sur moi. Elle est terrible cette pluie qui vous enlève jusqu’à la possibilité du masque. Il ne lâche rien. Je sens glisser avec moi sur mes mains rivées aux genoux, puis sur les bouts mouillés de mes bottines maculées. Reprendre son souffle. Trouver un moyen de prendre le sien. Redevenir le maître de la danse. Je lui retourne le compliment d’un bloc. Deux imbéciles dans l’éternité d’un instant et le bruissement d’un échantillon du monde autour dont il faut s’extraire.
Supplique silencieuse. Il se lève, me prend le bras, me guide. Dehors, sous la pluie docile, reboutonnant nos paletots : « Allons à la Coupole c’est tout près ». Et le pire est commis : je le suis.
Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serais guéri (e)
Au lieu dit, c’est plein de vielles femelles et de jeunes hommes. Poses à peu de choses près identiques aux précédentes.
« — Deux Cognac s’il vous plaît. »
Air assuré. The thrill is gone. Apoplexie du possible. Tu nous as fait péter la bulle dans la panse à claquer les mots dans le mauvais tempo. Faut swinger dans la mesure, courir sur l’ambiance et ne pas heurter les syllabes. Tu aurais du caresser l’instant, susurrer des choix et des évocations. Bluedymary ! Je ne peux plus voir. Quelque chose est parti. Rideau. Tu as mis du pouvoir où il ne fallait pas, où on ne devait pas. Je suis déjà ailleurs. Dans dix minutes je me casse.
« — Rien pour moi. Merci »
Vlan. Un : se détendre. Deux : attendre.
« — Deux s’il vous plaît. »
Quitte à se vautrer autant y aller. De fait, Il y va, l’imper tombe à nouveau. Deuxième set. Il envoie : en fait, il me connaît. Deux ans de cela, au théâtre, une pièce de ma confection. Il avait adoré, voulu me rencontrer mais je m’étais évaporée dans la nature. Il dit vrai. Comme je reste muette il continue et j’ai droit à l’intégrale de la rencontre qui est inespérée, le destin quand même… Est-ce que je me rends compte ! Et ça tombe vraiment à pic parce qu’il a eu le temps de réfléchir et que rien n’arrive pas hasard, vous savez cela, aujourd’hui est un jour de fête. Voilà, voilà, merci jeune homme, eh bien trinquons. Et vous savez quoi ? On trinque, je ne dis mot et consens. Je mouline tout ça dans ma tête en déglutissant ma première gorgée et en l’écoutant introduire dans la conversation ce grand et beau sujet qu’est la littérature et plus précisément ce grand défi qu’est l’écriture. J’ai bien sur droit au curriculum dans toute sa vitae et aux arabesques d’usage. Je le devine fort à ce petit jeu. Très, très fort. Je passe et repasse mon tour, le laissant abattre les cartes, ma tête à cent à l’heure derrière le sourire de circonstance.
« —…. Le plus difficile, la première étape, c’est le sujet… on ne peut rien faire sans un bon vrai sujet »
Que tu es loin Georges. Loin, loin de moi. Et comme je le vois bien ton quant à soi. Je te fiche mon billet que peu t’importe ma réponse. Tu t’entends à toi même et finalement c’est ça qui compte. Tu es bien en aval du principe littéraire mon cher. C’est bien prétentieux de ma part certes, mais de là ou je suis et puisque ça ne sortira pas de ma bouche je peux bien entamer ma ritournelle.
La première des étapes est de savoir se mentir à soi-même.
Condition siné qua none pour aligner deux mots et y croire.
Pour aligner des lignes d’écriture
comme le nageur ses longueurs,
sans l’ombre d’un doute, etc
… Se mentir, se croire, c’est finalement la même chose. Sans quoi le spectre de la vacuité vient te chatouiller les doigts, remonte jusque qu’aux yeux, vire à droite et hop on efface tout et on recommence, peut-être...
Demain je t’envoie la partition.
« — Voyez-vous Mademoiselle, sans Sujet, rien n’est possible, rien ne peut être écrit. On s’exerce, on fait des gammes, on se regarde, etc. Absence. Reprise : et jamais, surtout jamais, il ne faut se prendre pour sujet. »
Tu m’ennuies Georges. Je te regarde par le ricochet déformant de mon verre à moitié vide, je te vois comme tu es, comme tu ne sais pas que tu es. Est-ce que je vais te demander ce qu’il y a derrière ? Je n’en fais rien. Je te prends comme tu veux être pris parce que pour l’instant je veux bien te laisser tranquille et parce que j’espère que tu auras l’élégance d’en faire de même. Mais ça ne fonctionne pas. Le bougre est affamé. Et moi je dois être bien ferrée, parce qu’à ce moment précis au lieu de lui asséner le coup de grâce je l’écoute.
« — Et lorsque je suis allé au théâtre ce soir là... »
Forcément on en arrive là. A ce soir là. Attention Georges tu brûles. Il a du sentir que le terrain devenait glissant, j’ai du me renfrogner parce qu’il a laissé sa phrase en suspens et qu’il a vrillé sur ce pour quoi il était là.
« — Voyez vous le sujet, ce n’est pas mon problème. Ce qu’il y a c’est qu’un je ne sais quoi qui m’habite depuis quelque temps m’encombre dans ce que j’appelle Ma Grande Affaire. »
Mais il rougit ma parole.
« — Je ne peux trop vous expliquer… c’est assez intime finalement… Quoiqu’il en soit j’aurai besoin de l’aide d’une personne comme vous. Enfin, de votre aide précisément. Si j’en crois ce que j’ai vu, vous seule pourriez comprendre cette histoire et ses enjeux tout en respectant la patte de l’auteur que je suis. »
Sainte Marie, quelle jérémiade. Georges, mon cher Georges, vous allez un peu vite en besogne.
« — Il va falloir m’en dire un plus.
— Voyez-vous, j’ai tous les éléments mais cette histoire semble finalement ne pas vouloir de moi. Il ya ce je ne sais quoi qui me taraude et m’empêche de l’achever. »
— Combien de versions ?
Il blêmit. J’y suis peut-être allée un peu fort.
Put the blame on me…
— Excusez-moi, je réalise que je viens de vous entendre pour la première fois. Il me semblait pourtant que nous parlions de concert depuis tout à l’heure. Mon Dieu, j’ai du vous sembler bien grossier.
Reprendre les rênes. Sourire franc et soumis. Si je veux connaître ses cartes, vaut mieux qu’il y croie. Laisser venir le silence, lui redonner l’espace. Il reprend des couleurs, son visage s’anime et vire même rougeaud.
« — Où en étais-je ? Ah oui, le sujet. Que faisons-nous quand un seul s’offre à nous, tombe du ciel à l’endroit le plus impromptu, corrompt notre tranquillité, nous obsède alors que à chaque pas nous éloigne de lui, mais, au final, ne fait que nous en rapprocher.
Avez-vous connu pareille situation ?
Non Georges, je ne tomberai pas dans ton piège. Je ne te laisserai pas jouer au petit, tellement petit, jeu du mentor. Je passe mon tour, j’attends le complément. Et lui déçu comme un pendu.
« — Vous n’êtes pas très causante. Je vous imaginais plus loquace. Vous me faites penser à une autre femme. Une femme qui serait vous sans l’être. Et blablablabla….. Je vous prie de m’excuser mais, c’est-à-dire, enfin… vous ressemblez étrangement à une personne qui m’est très chère. Je dois vous avouer mon trouble. De fait les forces qui nous on mis en rapport…
Hola mon Georges, de quoi tu me causes doudou ? Des femmes qui me ressemblent il y en a plein, mais des qui parlent si peu, j’en connais qu’une. Qui c’est ce type ? Un barge, un vieux beau qui va bientôt me sortir que je m’appelle comme son premier amour ?
Je trouve une sortie et je me casse.
« — Vous cherchez quoi ? Ca rime à quoi toutes vos salades ? Garçon ! L’addition s’il vous plaît.
Panique dans les deux bords.
— Cher Monsieur, je vais devoir vous laisser. La rencontre fut assez surprenante mais j’ai mon comptant. Merci pour le verre et bonne continuation. »
Ce n’était pas si facile. Il m’a pris le poignet avec sa main d’homme et m’a planté le regard. Il a dit que c’était bien cela, qu’il s’agissait de cette personne.
Je suis descendue de selle, assise, là, bien sage. Premier round au tapis mais il en restait d’autres. On a bu ce qui restait et commandé une seconde tournée mais là j’ai choisi pour moi. Il m’a encore ennuyé avec ses histoires littéraires et, quand même, on a parlé de la conférence et on était bien d’accord sur le principe. Et puis, tout doucement, ses épaules se sont relâchées, les veines effleurant ses tempes aussi, sa voix a pris presque un autre timbre, plus doux et velouté, dans lequel je pouvais presque deviner le mélange des accents du soleil et du brouillard derrière les voyelles impeccablement rythmées. Les gens devraient plus se méfier : nous livrons et perdons un peu de nous au fil de tous ces mots lâchés, déglutis, criés, tous ces sons absorbés, recrachés en flux tendu et quelquefois ténu avec aussi peu de chance de gagner qu’en dépliant les papiers des rochers Suchards. Pour preuve : « Seigneur dis seulement une parole et je serai guéri ». Encore un petit papier déplié et perdu clignotant presque en rouge sur fond gris.
Nous, à ce moment, pour tout ça et parce nos mots s’étaient joués de nous, on savait qu’on avait perdu. D’un commun accord.
Et, là, vous le disant au son de l’étincelle du briquet bic, le goût épouvantable et rassurant du tabac au palais, il me semble que les mots d’avant ne sont qu’un faux départ et qu’il m’eut fallu débuter l’histoire à cet instant, à ce mètre carré rempli de chair, de vide, d’alcool, de fantômes, de rien et d’infini, où l’on troue l’existence de l’index mouillé pendant que l’autre fouille à l’aveugle dans le paquet de Dieu pour y glaner sa graine. Georges est revenu à la charge plus vite que moi. Il s’était mis à m’entretenir de sa grande affaire. Un roman, voyez-vous ça ? Il employait bizarrement un vocabulaire d’escroc : du flux de sa faconde émergeaient comme des petits cailloux les termes de trahison - ne pas honorer le pacte - arnaque – voleur. Plus exactement, il geignait comme un amateur. Une commande capturée à l’insu du sujet sans même sans rendre compte et par la force des événements. Une chose qu’il ne se serait jamais permise sans cela et je devais le croire sur parole. D’ailleurs, il n’écrivait plus depuis, d’autres missions l’appelaient, dont l’application dans cette confrérie pseudo religieuse et son chat sur le pas de la mort.
Georges a fini par me faire lire des bouts de feuillets (qu’il possédait en permanence sur lui pour le cas où) causant de sa fameuse victime. Il s’agissait d’un vieux monsieur. Ecriture publique — à la mode — carnet pré-posthume comme il commence à en être d’usage. Chacun veut laisser sa trace à défaut d’y laisser sa peau et tandis que d’aucuns enterrent des santons et autres verreries créatives dans leur jardins, d’autres confient leurs petits riens à des scripts anonymes, s’inventant une place et customisant le jugement dernier. Et ce vieux que faisait-il ?
A priori rien de bien juteux. Le vieux en question, il squattait l’usine qui l’avait quasiment vu naître. Après des années de vie prolétaire, il avait choisi sa bohème et mettait tous ses sous dans son dernier amour : la peinture. D’après les dires de Georges ça y allait du pinceau mais aussi du petit vélo dans le cerveau. A force d’être son seul public, son commanditaire avait commencé se croire en possession de certaines vérités, ou que sa vie comptait pour quelque chose, ou une autre chimère du genre. Mais dans le fond, Georges n’avait pas vraiment réussi à cerner le problème, empêtré qu’il était avec son propre sujet. Et, d’après ce que j’avais compris, ça durait depuis un moment.
Mais là, j’avoue que j’étais moi même emmêlée avec cette histoire de double restée sur tapis. J’affichais complet.
Mon interlocuteur m’a laissé partir sur gage de mon adresse électronique et la promesse de réfléchir à tout ça. Et puis pour faire court : taxi, maison, dodo.
Le réveil m’a fait l’effet d’une gifle. Matin chagrin, bourrasques et crachin qui traînent dans le sillage de la veille. Un temps d’enfer qui désespère, comme si ce n’était pas assez que l’on redevienne personne et il ne s’agisse que se lever, prendre son café, chercher ce quelque chose que l’on ignore, tourner en rond après soi jusqu’à en trouver la queue.
Enfin bon, il a bien fallu que je m’agite. Ca ne pouvait pas durer toute la journée. En fait, si. Je me disais, l’instant d’avant, en vous écrivant : « mentons un peu, arrangeons l’histoire à notre façon. Qu’est-ce qu’ils en savent les lecteurs après tout. Est-ce qu’on leur laisse le choix ? » Imaginons que je vous dise tout. Au cas où… Mais alors, il faut que je remonte la bobine. Parce que forcément oui, avant crachin et avant le réveil, j’y pensais à mon Georges. Il avait bien réussi son coup. Et mieux que ça même. Parce qu’avec lui, le bonhomme avait trimbalé sa bande d’amis. Qui était, comme sur facebook et tout autant en virtuel, en partie la mienne, sans compter la famille et les amis de mes amis. Avec la cafetière, on était serrés comme à l’église. Et puis j’ai renversé mon café et chacun est reparti dans sa boîte. Soldats de vent dans du carton affleurant les murs et mon cœur. Je restai juste avec l’idée de Georges, les mots de Georges, les singeries de la fille en face de Georges, sans même penser. « Vous avez très bien compris, il s’agit de cette personne. »
Il m’avait mis à genoux le maraud. Impair et passe, la petite Henriette s’était glissée ni vu ni connue dans mes souliers et elle n’avait plus moufté. L’autre en avait profité. K.O. le champs libre pour l’assaut. Il pouvait bien tout dire à présent, du meilleur au pire, c’était pour la vie. La petite fille et la femme avaient glissé sur la banquette en même temps que leur nouveau maître contemplait distraitement les morues d’à coté et leurs harengs en passe d’être dessalés. Pareil, comme elles, plus de sève et l’impuissance qui coulaient dans la gorge en pensant à l’autre, en se demandant comment il l’avait connue. Des odeurs venaient de loin et se mêlaient à ses cheveux, les graissaient de souvenirs qui se dissolvaient dans son cerveau avant même d’effleurer son présent. Georges parlait, parlait, parlait. Il la torchait de paroles, l’œil torve du vainqueur, satisfait au delà de toute convenance.
Un peu plus tard, je vous dirai. Je vous raconterai comment cette idée s’est mise à me turlupiner et que je me suis mise à attendre de ses nouvelles en me disant que ce gars m’avait caché des choses. Vous saurez, c’est promis, ce qu’il nous en a coûté à tous au final. Et même, pourquoi je pars à mon tour, des sous dans une poche, ma graine dans une autre et Georges sur mon cœur.
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