Alors je suis parti. Je me suis levé un matin gris, j’ai rassemblé mes draps tièdes et, pendant qu’ils tournaient dans la machine, filé le mou qui restait à Mistigri et bu mon café avec ma dernière clope. Après, j’ai étendu les draps pour le cas où je reviendrais et j’ai embarqué le greffier passer le carême à Beauvais chez la Daronne. J’y ai enfilé le déjeuner et les banalités d’usage avant de fuir en bonne et due forme ceux que j’abandonnais, sachant bien que le jour de l’ardoise ne manquerait pas.
À quelques kilomètres de là, j’ai rejoint les départementales bordées de peupliers, de champs de betteraves et de cimetières du Commons Wealth aux murets de pierres sèches et aux chapelles blanches abritant les amours des joueurs du dimanche et des majorettes aux collants trempés de sueur. Me suis arrêté à un bar tabac PMU. Le ciel s’est mis à crachoter. J’ai commencé à avoir froid. ça annonçait le mal du pays. Le mal de cette terre humide et moite, comme une vieillesse mal langée où se mêlait un goût de rance et d’acétone. J’y revenais encore. Vaincu par habitude, d’avance, soumis à la facilité de la défaite, ou à la lucidité. Il ne valait rien de se battre contre cette terre qui gardait perpétuellement la main. Entre fait d’hiver et frites tendres, métallos et goélands, il me collait aux godasses, me ramenait inlassablement au sillon, me mettait au trou comme un déserteur repenti. Maintenant c’était bon. Je grelottais dans ma veste et mon cachemire. J’ai pris un café chez un routier du coin debout au bar en formica. Au moment où le goût âcre de la chicorée me plombait la langue je me mordais les lèvres de ma négligence. Une saveur à vous faire perdre les meilleurs souvenirs d’Italie. Un café psychopathe, qui avait su tuer, quelques fois en une seule gorgée, la malice des Giarotoni et autre Pucinelle inscrits dans les gènes des ritals immigrés à l’ère des métallurgistes. Une marée noire distillant à la dérobée l’âpreté des cœurs et la nécessité du genièvre…
« — T’es pas du coin. M’a sorti le gaillard à ma gauche.
Il avait le visage guttural et crapotait une gauldo.
Non, j’en étais pas, plus du moins et ce gadgot-là me le confirmait. Dieu merci et en mon for intérieur. Pas de ce canton-là, pas de ces gueules-là. J’étais un plus au sud, plus près de la capitale. Donc, moins pecqueno. Donc, moins con. Forcément. Le comptoir puait la serpillière sale, la crasse à l’eau et la bière piquée. Les néons pissaient un filet blanchâtre sur les tomettes de briques élimées par les semelles des poivrots. Le cœur m’est monté aux molaires. J’ai payé mon sou et filé me réfugié dans la turbo rouge que j’avais louée la veille. Il me fallait de l’essence. J’ai roulé encore un peu, jusqu’à ce qu’arrive le crépuscule, que je me perde et qu’une station s’illumine. Je pensais au greffier : cette vieille loque me manquait et j’avais faim. Le gars m’a fait le plein, j’ai pris des Malboro et je suis retourné dans la bagnole. J’ai allumé la clope à l’allume-cigare. ça lui a donné une saveur de pneu cramé qui remontait dans le nez et encrassait les tuyaux. C’était bon. J’ai pris le papier sur lequel j’avais noté l’adresse du vieux et la carte de l’intérieur du calendrier des postes que m’avait donné Maman. J’ai encore fumé quelques Malboro à la suite et ça a commencé à planer. Le calendrier en main, je redevenais du coin. Comme si cette région n’existait que dans le monde imprimé en bichrome des PTT. Comme si d’un coup, tout devenait à l’échelle de cette carte mercurochromée au rouge et prenait son sens. J’ai retrouvé ma route par les noms des villages. Le paysage me redevenait familier. Dans l’obscurité je voyais se dévoiler le plateau en raz de mer, les pylônes jouant à la balle et l’air électrisé par la pluie qui se mange, qui se déglutit et rafraîchit. J’ai ouvert ma fenêtre et je l’ai gobé, des larmes de joie aux yeux, un goût de tombe aux commissures. La route a fait quelques virages avant de descendre la côte d’un vieux bocage copain. Et puis d’un coup, je me suis pris la gifle nauséabonde des betteraves fermentées. Les virages qui ont suivi m’ont dessaoulé de ma mièvrerie romantique et je me suis réapparu.
Alors j’ai pu penser à m’arrêter et à ressentir l’urgence de réfléchir vraiment à ce qui m’arrivait.
A un moment, la route traversait un bois anonyme, un bois de route, quoi. De ceux dont on a l'impression qu'ils ont été plantés pour le décor. Écorces grises, violettes ravagées, troncs foudroyés et moisis, abandonnés du garde-chasse, méprisés de la faune. Un de ces bois qui se fond dans la plaine pour mieux se faire oublier et ne subsister que dans le brouillard de souvenirs incertains. Je les aime bien moi, ces décors plantés. J'ai pilé la Turbo devant une des entrées, j'ai sorti un de mes pulls camionneurs pour isoler le cachemire et pris une clope pour me réchauffer. À la lumière de la lune, le lieu prenait des allures bouffonnes et tragiques pour annoncer la clairière grasse qui s’étalait au bout de l’allée. J'ai regardé ma montre. Elle indiquait dix-neuf heures. J'avais mis pas moins de sept heures, Daronne incluse, depuis l’aire de Vémars. Sept heures pour faire une centaine et des cinquante de kilomètres. A vue d'échelle des PTT et à ce rythme-là, il me restait encore une heure de route pour rejoindre l'usine. Je bénéficiais donc d’un peu de temps.
Alors, j'ai fait comme quand j'étais petit et que je sortais de l’école. La sainte classe qui me retenait prisonnier possédait des fenêtres hautes. Quelque architecte des bâtiments publics avait conçu pour le gai prêchi-prêcha de l’adulte enseignant une estrade, nantie d’un jubé de lettres peintes en chapelet dans le dos du professeur pour dissimuler le bas du corps et honorer l’autel d’ardoise. Restait donc un tronc de femme ou d’homme, puisque cette liturgie-là se passe de sexe. En face, le peuple petit que nous formions, venu d’autres tout aussi petits mais d’un autre genre, alignés en rang de pêcheurs. Tables au raz du sol, lumière au-dessus des marmots et à la mi-saison baignant les cahiers blancs d’une lumière monacale. Seul divertissement autorisé, le feuillage des marronniers ondulant comme autant d’anges dans une hiérarchie spirituelle interdite jusqu’à la récréation. Dans l’entrée, le couloir et ses patères trop hautes dès le départ. Actes d’abnégation plus que de soumission pour les êtres pénétrant dans le temple du savoir. Et au-dessus de tout ça, dans chaque infime parcelle de peau, de cheveux et d’ongles savonnés au retour des récréations, une odeur de désir : un parfum, un son et une saveur, une poudre blanche qui pique le fond du palais et remplit le nez, sature l’air de son acidité, humidifie les paletots, s’imprègne dans les griffes et les plis de paumes et crisse dans les gorges bien longtemps après. Et nous encore, petits prophètes ainsi emportés, avalant goulûment, sans mot dire ou si peu, le nectar qu’on croit alors encore un peu divin jusqu’à la lie et jusqu’au glas de la libération où nous rejoignions d’autres lieux, païens cette fois, mais tout aussi sacrés. Et le maître restait là, pantelant de son office, à son tour courbé sur son sacerdoce, un crayon rouge à la main. À chaque soir de cette liturgie, je rejoignais mes vêpres personnelles dans le petit bois de la chapelle de la vierge près du cimetière. Un crochet par la grange en retenant mon souffle pour récupérer ma bicyclette et je dévalais la pente du calvaire en retenant mon souffle au point de m’en boucher les oreilles. Au premier virage, je penchais façon Bernard Hinault puis dans le creux, au bas du raidillon, j’amorçais un dérapage digne des plus grands héros avant de disparaître dans le chemin de terre qui verrait quelques années plus tard mes premiers ébats. Là, caché à l’abri des arbres gris et suintants, rassasié de l’odeur des mousses et lichens, je repris mon souffle avant de m’aventurer dans la nef centrale baignée au fil des saisons par le crépuscule ou le rougeoiement du soleil. Enfin, tel que je m’étais adoubé, je virai dans l’aile droite du transept où m’attendaient mes fidèles sujets de glands et d’écorces.
La forêt dans laquelle je me réfugiais à présent avait été un autre de mes lieux païens. Mais plus après dans ma vie, à l’époque des Hollywood chewing-gum et des mains qui grattent les seins turgescents sous les pulls des filles. Je me suis allongé sur le ventre dans l'herbe grasse et j'ai fait un creux, enfouissant ma tête dans mes bras, le nez dans l'herbe froide au goût de tourbe. Depuis le jour à la date duquel l'annonce m'était apparue à la page d'un journal libéré, et à laquelle j'avais répondu de ma plus belle plume, une question faisait son petit vélo dans mon crâne. Qu'est-ce qui avait pu pousser ce vieux à vouloir inscrire son existence au registre de la BNF ? Fallait être sacrément en quête pour exiger autre chose qu'une épitaphe sur le marbre en guise de souvenir. Je me demandais à quel zigoto j'allais avoir à faire. Je me demandais pourquoi, avec toutes mes références, j'avais acquiescé à l'invective en corps huit au bas de la petite boîte de mots tous propres :
"Envoyer CV, lettre de motivation, écrits et photo au journal qui transmettra".
Parce qu'enfin, après quelques années de métier, ces choses-là, on n'y consent qu'avec la carotte de l'enseigne qui clignote. Et pourtant, j’avais avalé le reste de mon expresso, plié le journal bien proprement sur la page en question avec l’air innocent du coupable. J’avais pris tout mon temps pour ramasser mes petites affaires et mettre l’appoint sur la table avant de pousser la porte du bar. Et puis, j'étais revenu à la maison. J'avais dépoussiéré l’ordinateur, abandonné depuis quelques mois, et, comme un débutant, j'avais aligné mes nom, prénom, adresse, téléphone, date et lieu de naissance, parcours, compétences, formation et révérences. J'ai même pris du beau papier pour que ça fasse son effet et mon stylo plume Montblanc de premier lauréat d’un obscur concours, et j'ai écrit en lettres cursives pourquoi je voulais me mettre au service du monsieur et deux ou trois suppositions qui ont mis quelques heures à devenir des affirmations.
En guise de preuve, je ne savais pas trop quoi présenter. Je bénéficiais certes d’une bonne réputation dans le métier, j’avais publié quelques beaux papiers — disait-on — mais tout me semblait pâli. Or, si je voulais être honnête comme j’en avais l’intention, il fallait jouer la transparence. Le seul vrai travail apparenté à la biographie, c’était un article somme toute piteux de neutralité relatant l’ambiance d’Outreau en ville, articulé autour d’interviews de piliers de bar. Article non publié, pardon, non publiable, minable parce que, du point de vue de mon chef, trop loin de la vérité, trop empreint de misère. Je l’avais cher payé cet article. Je n’en étais toujours revenu de ce déplacement dont j’avais pris la mesure et la lie un peu trop tard. Six mois d’une sacrée gueule de bois et le stylo aride, de matins à la réalité médiocre, routine et cafés-clopes qui vous assurent le voyage en solitaire jusqu’au soir, de jours qui se profilent pavés de mots gris, aseptisés d’habitudes et de résignation. Des mois à regarder la nuit faire son œuvre. Je la voyais instiller à chaque fois un peu plus de peur, sucer l’envie et les rêves, croquer un bout de rêve par ci, un autre d’espoir par là, et soi comme une dépouille rapetissée à la manière des enfants. Cent quatre-vingt jours à la redouter et plus encore les matins vides ou la couleur de la vie ne reviendrait pas, laissant l’ombre anthracite de l’obscurité en soi m’enrubanner chaque fois, quelquefois même, sous l’auspice d’une fausse joie ou d’un sourire de cafetier faisant taire la colère. Une autre défaite, car cette colère étouffée, elle était un possible messie. Dans tous ces matins malades, il ne me restait qu’à battre en retraite, plier les genoux et m’arquebouter dans une pleine civilité pour rejoindre la foule dans le jour et se faire servir un café comme un prince déchu qui brandit pour arme sa simple cigarette.
Donc, article minable. Mais rien de mieux en poche. Ensuite et très vite, impression, action, réaction, enveloppe, descente au bureau de poste et envoi au journal de la Liberté.
Je regardais la lune par en dessous, l’humidité commençait à me faire frissonner et mon ventre gargouillait. Je me suis mis sur le dos et j’ai fait une pause clope avec un fantasme à portée de cervelle pour laisser aux idées le temps de se rassembler. Je pensais que j’avais autant à gagner que le vieux. Je me disais que c’était l’occasion de reprendre la plume et d’être utile. Je me disais aussi que de toute façon, je ne valais pas beaucoup plus et que la dorure part vite si l’on n’y prend garde et me concernant, j’avais oublié de l’oindre ces derniers mois et le silence dans lequel persévérait mon téléphone me le confirmait. Le retour de reportage avait été cinglant. Parti à l’assaut de la vérité, je revenais penaud, ne sachant plus le vrai du faux, abasourdi par d’autres vérités et contaminé par la maladie grise du doute. J’étais allé partout, j’avais rencontré les victimes, enregistré leurs témoignages, recueilli les rumeurs et entendu les voisins, je m’étais rendu sur tous les lieux approchants, pris des photos subversives qui seraient amplifiées par le graphiste du canard. L’investigation de base — au mieux qu’il m’était possible de faire — sans rien dévoiler de ma funeste mission. Après tout, j’avais agi de mon propre chef en me portant, avec une arrogance mêlée de mépris, en spécialiste de ce littoral nauséabond. Je m’entais comme si j’y étais : « Je saurais faire parler les gens, me fondre dans la masse ». Je me disais que je règlerai au passage certains comptes avec ces gens qui n’étaient pas miens pas mais si proches et que j’aborhai d’avance en connaissance de leur ignorance. L’occasion allait m’être donnée de dire tout le mal que je pensais d’eux et d’être enfin crédible dans mon désaveu. J’allais pouvoir brandir ce je vous l’avais bien dit que je gardais tapis faute d’arguments et de la reconnaissance folklorique que la région gagnait depuis peu. Ça, j’allais en compulser des preuves et montrer par le papier, noir sur blanc, que la misère cachait plus de méchanceté que de bonté. Choux blanc. Au lieu de ça je rapportai un constat désabusé. Du rien aux yeux de mes comparses mais tout pour moi, c’est-à-dire leur réalité et, je concluais ainsi, l’impossibilité de condamner.
Il aurait pourtant été facile de leur donner ce qu’ils voulaient. Ce que chacun croyait déjà savoir. C’étaient des détails de cassettes vidéo, des êtres spoliés dans un sens ou dans un autre, une valse de méchants et de gentils plus caricaturaux que natures pour une histoire crédible. Ce que le canard voulait, tout comme ses lecteurs et ceux-là mêmes qui avaient accepté de répondre à mes questions c’était une vérité décidemment aléatoire, pourvu qu’elle soit bien propre. Et moi je revenais avec des mots lépreux, des bouts de gens sur des bandes magnétiques, des sueurs et des goûts amers et gras. Je revenais autre, renversé par une lame dont je n’avais pas su me prémunir. J’avais manqué de professionnalisme. Désormais ça gaussait dans les couloirs et le reporter arrogant avait du se résigner à un arrêt maladie des plus misérables qui soit comme seule arme de défense.
Le fond de l’histoire c’est que je ne savais pas. Ni ce qui m’avait poussé à proposer cet article, ni pourquoi j’avais ce matin pris la Turbo, ecaetera, ecaetera, afin de me rendre pour une durée indéterminée chez un type que je ne connaissais et d’écrire ce qu’il me dirait pour ensuite juste le déposer au registre de la BNF et oublier.
Il avait répondu quelques jours après. Un matin, une enveloppe brune attendait dans ma boîte entre les pubs de supermarchés et les promesses d’une vie meilleure si je passais à mes dix voisins. Un format A5 en papier kraft aux relents de térébenthine, collé certainement à la langue. Dedans un petit papier plié, bien écrit et pudique.
Cher Monsieur,
Je vous remercie d’avoir bien voulu souscrire à ma demande. Je vous avoue avoir été profondément ému en lisant les quelques lignes que vous avez consenti à m’envoyer. Il me serait agréable que vous acceptiez de remplir la mission suggérée dans l’annonce. Etc, etc, etc…
Sur le dos de l’enveloppe, il avait laissé son adresse. Pas de téléphone. Quelque part ça m’arrangeait bien. Je ne me voyais pas m’annoncer dans allo insipide, balbutier mon identité et enchaîner les courbettes verbeuses. Je n’aurais eu aucune envie de parler d’argent et s’il en avait causé, c’eut été pire. Nous avons donc engagé une courte correspondance dans laquelle je lui confirmais mon accord. Il me demandait mes disponibilités. Je lui répondais qu’elles dépendaient de son bon vouloir. Il me le donna avec une date d’arrivée supposée assortie un hébergement et le reste assurés. Je lui affirmais que tout cela me convenait parfaitement. Il renvoya une dernière missive pour me signifier qu’il m’attendait.
Ce fut seulement à la lecture de la dernière missive que je commençai à réfléchir. Du moins je m’y employai, malgré la panique qui prenait toute la place. Il me faudrait sortir, regarder à nouveau le monde autrement que derrière mon poste de télévision. Il faudrait se glisser dans cette réalité fugace, qui n’attendait rien de moi, du moins d’après les dires de certains. Il faudrait dire bonjour comment allez-vous c’est joli chez vous, poser des questions, s’intéresser à lui, à ses raisons, le côtoyer et même plus, vivre avec lui : sentir sa vie, ses odeurs de passé incrustées dans les rideaux, voir sa lunette de toilette, son rebord de lavabo, ses boîtes cachées dans des tiroirs dont il faudrait deviner quels insipides secrets elles recelaient. Il faudrait enfin rompre ma tranquille réclusion, prendre la route et s’arrêter aux feux, prendre des tournants à gauche et à droite, sillonner dans les méandres dilatés aux relents de purin, passer voir ma mère et goûter sa purée qui fait pleurer sur mes regrets, l’écouter me dire combien mon père est beau sur la photo et quelques commérages autour du vieux café. J’allais retourner là-bas. J’allais devoir remiser mes cachemires et remettre des camionneurs, courber à nouveau les épaules sous le vent pour ne pas devenir fou, monter et descendre des raidillons, entrer dans des estaminets et faire la conversation aux bières sur le formica, écouter Brel et Raoul à des moments inopportuns et chialer. J’allais devoir rouvrir ce satané ordinateur pour de bon, retrouver les mots alignés en rang d’oignons comme dans les quarts d’heure américains et les faire danser un à un sur la feuille jusqu’à épuisement du stock. Jusqu’à ce que chacun trouve sa place, son juste prix et son juste sens. Jusqu’à réussir à raconter son histoire. Mes tripes s’en tordaient d’avance.
Tout m’avait paru bien clair. J’avais renvoyé une ultime missive pour confirmer ma venue et appelé ma mère. Elle était mi-ravie d’avoir le greffier. Mais enfin, je le savais bien quand même, c’était comme son enfant. Sic. Elle n’allait tout de même pas laisser son petit à l’abandon. Elle devrait changer un peu ses projets, mais bon, elle s’arrangerait. Mais quand même elle aurait préféré à Noël comme d’habitude. Tradition oblige, je devais régulièrement lui laisser, comme d’autres font avec leur marmots, parce que c’est bien connu, chez nous, les vieux ont besoin, des fois, d’avoir quelqu’un qui tient chaud dans le lit. Et là, un gamin ou une bête c’est pareil, ça n’a pas d’âme, pas de conscience et ça fait tellement plaisir à Mamie. Surtout l’hiver, quand la nuit tombe presque à la pointe du jour et que la mort est là, plus présente qu’à la lumière de l’été, et que les os, comme les muscles, prennent peur. Quand ma mère a des nouvelles de sa mort, elle m’appelle. Elle me récite le chapelet, que ça fait longtemps, que le petit — entendez le greffier — lui manque. Alors je sais. Je sais qu’elle a besoin d’une illusion d’affection dans son lit et dans sa vie. C’est comme un contrat tacite avec celui qui ne restera qu’un fils : pas d’enfant, alors le chat. Il me faut le chat, une partie de toi à défaut de toi, à câliner dans le creux des draps, à regarder dans le blanc des yeux, à nourrir, à pourrir, à me sentir utile, pour y croire, pour mieux me mentir et faire comme si on n’allait pas mourir. Pour oublier qu’après soi ce sera fini. Sauf que là, on n’était pas l’hiver. La vieille avait fait son jardin, Mistigri allait lui pourrir ses radis, il faudrait mettre les mains dedans, il tournoierait toute la sainte journée et finalement aux beaux jours de Pâque, il lui dirait qu’elle ne ressusciterait pas, qu’après lui, pfutt, nada, basta, tutto finito. Je sentais bien la peur qui se tapissait sournoisement, mais les événements se montaient contre elle et finalement, elle n’avait eu qu’à se taire.
A partir de là, le temps avait passé dans l’attente de ce départ, nettoyant tout, redéposant la poussière sur le couvercle de l’ordinateur, changeant la gamelle du greffier, grillant les clopes devant la télé, tambour battant de la machine dans la cuisine, pluie ruisselant contre les murs jusqu’à ce matin où j’avais enchaîné les actes précités et jusqu’à ce moment de tourbe dans ma bouche.
Je me demandais ce qu’il avait de si important à dire le vieux. J’avais déjà entendu des histoires similaires à propos d’anciens qui avaient fait la guerre et se retrouvaient sans personne à qui léguer leurs petites misères, leur poisson rouge, buffet et autres draps achetés à des camelots à la rengaine bien rodée. Les hospices étaient remplis de petites mains chrétiennes bien appliquées à écrire pour quelques sous ou rien du tout les mémoires de ces presque morts, pour le cas où, dans un grand élan de générosité fossile. Grande première dans l’évolution de l’espèce que ce moment où l’homme ne doute plus d’un avenir, et, dans son arrogance stupéfiante laisse des traces volontaires de lui. Il impose sa mémoire, maîtrise son existence jusque dans l’absence. C’est bien connu, les absents ont toujours tort. Je me disais si ça se trouve, en quinze jours c’est réglé. Je lui donne ses cinquante feuillets, état civil inclus, quelques mots sur sa belle et ritorno a Parigi. Mais je sentais bien que non, je ne serai pas rentré pour Pâques. Quant à lui, là-bas, dans son usine, à quoi s’attendait-il ? Et pourquoi une usine ? Quelle sorte de folie allais-je trouver ? Qu’est-ce que j’allais chercher dans ce foutu pays à l’abandon ? Je devais en être réduit à pas grand-chose pour aller là-bas… si bas, ici-bas, me mettre à bas, qu’on me blesse. En tout cas, ça devait chauffer dans ma tête car mes litanies reprenaient de plus belles. Et puis, Sainte Marie a eu pitié de moi : j’ai eu envie d’une clope. Un truc pas bio. Plongé dans l’herbe et la création divine, les nuages noyant la lune qui du coup ne pouvait pas me voir, le désir irrésistible d’une bouffée de Marlboro. Au point d’en avoir mal et déjà du plaisir. J’ai pris le paquet molli dans ma poche et j’ai senti mes doigts moites sur le briquet. Pschitt, le petit marchand cherche une image dans la flamme. Dans la gorge, les relents de cendres âcres se mêlaient aux tanins d’écorce et de pourriture qui chargeaient l’air jusqu’à le faire suer. J’ai senti mes cheveux qui devenaient un peu plus gras et le poil qui passait au travers de la peau. Mes yeux voyaient l’air qui dansait, le flétrissement du soir, la bouille déjà endormie des feuilles se recroquevillant sur elles-mêmes. Quelque chose collait partout. Le moindre rien en était asphyxié. Les oiseaux la fermaient. Je frissonnais dans mon vieux pull. Pénible, je me suis relevé, les membres las, mes pieds me traînant à rebrousse chemin, butant dans les racines surgies de la pénombre. Je me rappelais les peurs d’enfant, les terreurs du crépuscule qui surprennent alors qu’on a pas treize ans et que, voulant jouer à l’homme ou simplement à suivre les plus grands, on se fout dans la mouise y allant, pédalant comme un seul homme, le tee-shirt frissonnant au vent de septembre, se prenant pour soi mais le taisant bien fort devant la bande qui vocifère en patois médiocre. On fait tout bonnement comme si on en était pour passer le plus tranquillement du monde la journée du lendemain pénard, mais au prix de suées froides dans les ombres grandissantes du soir, pas encore libéré des loups qui rôdent dans les bois ou des contes d’arbres mangeurs d’enfants.
En vue de l’orée du bois le petit nœud du plexus s’est relâché et a fondu. Tâche rouge sur le bord du chemin. Petit carrosse des temps modernes pour citrouille décidemment trop vieille pour ce genre de pirouette. Vingt heures à l’écran. J’étais enfin en retard. J’ai jeté un nouveau coup d’œil sur le plan sanguinolent et j’ai tracé la route sans plus rien pour me distraire que les panneaux de béton peints et ceux de tôle que j’aurais préféré un poil froissé. B….. Le pont, la cimenterie. Un goût de déjà vu, perspective de la mobylette avant la vieille golf rouge, camionneur acrylique. J’avais laissé mourir le jogging avec mes souvenirs en montant à Paris mais passant le panneau, les voilà qui sortaient de terre, s’installaient sur la banquette arrière aux côtés d’une majorette au parfum bon marché et me mettaient la morve au nez. L’enseigne Chez Michelle clignotait toujours. Murs pisseux du bar tranchant sur la beauté du zinc. Je ne me suis pas arrêté. J’ai piqué jusqu’à la voie ferrée et j’ai stoppé net pour fumer une clope et me plonger dans le rôle. Règle de base : toujours s’arrêter au pied du drame. Le renifler, sentir l’air ambiant, le malaxer, le chiquer. Laisser pénétrer en soit la tragédie du paysage innocent ou complice qui entoure l’acte. En goûter la moindre fibre, le plus infime détail et décider qu’il en soit ainsi. Parce voyez-vous, avec le temps, sans même avoir besoin d’aller au fond de soi, on sait. On acquiert cette expérience qui nous apprend qu’au moment d’après, le goût change, le décor s’altère. Evidemment on sait que ce n’est pas en vrai mais seulement pour soi. Mais le fait est. C’est à ce moment que l’histoire se met à vivre. Elle prend la place et change quelque chose en soi, ajoute un peu plus de discernement, soustrait de l’innocence ou ajoute de l’implication. Cela dépend. Mais dès lors, ce n’est plus pareil. Toujours est-il qu’avec cette fameuse expérience, on apprend à sentir avant d’avaler et à respirer avant de plonger. Et puis, on ne sait jamais, déformation professionnelle sans doute, si le sujet est médiocre, ça fait au moins de la matière à remplissage. Une belle matière tout de même. Elle m’avait bien sauvé, quand il avait fallu biaiser sur ce foutu village, ses gens et sa misère. Quand il avait fallu, aux lecteurs avertis raconter le pourquoi et le comment du vice, annoncer, comme c’était alors la mode, que oui, tous coupables. Ils n’avaient pas idée ces braves gens. Oui, tous coupables d’innocence, aveugles du mal, ignorants des déviances tellement humaines et presque légitimes à force d’archaïsme. Les lecteurs de la ville, également spectateurs du JT de 20 ou de 13 heures voulaient des détails, une histoire, une vraie. Faut dire ma pauvre dame qu’avec tous ces gens qui meurent à Berck, et ceux qu’on retrouve dans les caves d’Europe, vu qu’on a pas fait mieux depuis Jésus et Ponce Pilate, le peuple cherche toujours ses martyrs et ses bourreaux. La religion a de l’avenir. Le tout mis à la sauce berdouille, cornichons, vinaigre et crème dans un journal en guise d’arène pour distraire ces messieurs dames en quête de foire et de guillotine. Un ventre tendu d’occident en guise de ritournelle.
J’arrivais au lieudit vers vingt et une heures, ensuqué de voyage et terreux comme un pingouin. A l’angle de la rue, l’estaminet en vue. Je virai sur la droite, longeai le mur de brique qui défilait sur le trottoir de gauche et protégeait le site autant qu’il le dissimulait. La grille noire et dessus le haut parleur muet s’érigeaient comme les indices d’un conte funèbre dans lequel Anne n’avait rien vu venir. Il me faudrait penser à chercher les reliques. Pour l’heure, l’usine me toisait de son demi siècle d’ogre plus conséquent que le mien. Le vieux avait dit de taper fort contre la tôle. J’ai fait. J’aurai pu taper pendant des heures, je pense aujourd’hui qu’il devait le savoir, que ça devait se passer de la sorte, parce que quand j’ai commencé je n’ai pas pu m’arrêter. Il a pris tout son temps pour venir et je me suis fait avoir.
Il a ouvert la porte sur un fantôme d’homme.
— Bonsoir. Vous devez être Georges.
Mais moi j’ai entendu les mots derrière son sourire bonhomme. Vous avez perdu la première bataille, la guerre commence.
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