C’était une bonne journée pour aller chercher
le silence. Alors, j’ai enchaîné les gestes du voyage. Les draps, la vaisselle,
descendre les poubelles et le chat chez la gardienne, remonter, le ménage, une
bonne douche, plier les vêtements et préparer mon sac, sortir la boîte noire,
briquer mon instrument, le ranger à nouveau dans son étui. Tout était fin prêt.
Je me suis fait un café et j’ai fumé plusieurs
clopes la fenêtre ouverte à regarder les toits de Paris comme un touriste, à
poil, le ciel bleu qui rentrait et inondait la pièce. Je me disais c’est « cool
Jean, c’est vraiment cool » parce que j’avais toutes ces musiques dans ma tête
et que je pouvais enfin les entendre toutes à la fois avec tous les silences
qui se cachent dans les notes et tout ce qu’il ya derrière.
Chet s’est mis à faire le show avec sa Funny
Valentine dans ma tête comme si j’y étais. Tapis dans un coin du New Morning,
il jouait pour moi. La gueule cassée, débarrassé de son corps qu’il portait
comme un vieux teeshirt de nuit, il se donnait en offrande à la musique qui
coulait par lui. « Les aigus c’est pour frimer ». Chet jouait à voix basse, sur
une fréquence capable de toucher notre point de mystère. Les anges ne sont pas
des sopranos ou des bonnes femmes hystériques. Ils murmurent à notre cœur.
Comme j’avais du temps, je me suis allongé sur
mon lit en fumant mes clopes et j’ai fait d’autres clubs et studios. Pour la
première fois, je sentais jusqu’à la sensation de mes orteils. Il me semblait
que je pourrais résoudre n’importe quel problème s’il se présentait à moi. En
même temps rien ne venait. Mais quelle importance ? Je venais de comprendre
qu’être vivant ne consiste pas à résoudre des problèmes. C’est jouer, entrer en
résonance avec le monde. Pas besoin de m’en dire plus. Il me suffisait de
laisser le son, les notes, les pulsations, la vérité se déverser en moi.
Et puis j’ai senti que le moment était venu.
J’ai enfilé mon jean à peau nue, mon t-shirt préféré et mon camionneur en
cachemire. C’est dingue ce que j’avais envie de douceur partout. Comme un
prélude au trésor que je m’apprêtai à recevoir. Malgré la clope, un goût de
sirop m’occupait la bouche et descendait dans mon larynx. Je me sentais tendre
et tiède comme un enfant sur le point de s’endormir. Et malgré cela, une acuité
acérée et pleine. Alors j’ai pris les clés de la bagnole, mon sac et ma boîte,
j’ai refermé ma porte à double tour. Fidèle, la Twingo m’attendait au coin de
la rue. J'ai pris la route jusqu’à Beauvais. Arrivé sur la nationale, j’ai
tourné à gauche en direction de la mer.
Il était presque midi quand je suis arrivé en
haut des falaises de Dieppe. Pourtant la brume siégeait encore, à fleur d’eau,
tiède. Je sentais que je n’étais plus très loin du saint Graal. Booker Little
et Eric Dolphy entamaient We speak. Une intention pure, débarrassée des
manières bruyantes du jazz dit libre, presque dépecée. La voix du seigneur dans
un accord en signe d’approbation.
Je suis descendu par le sentier creusé dans la
paroi dans le murmure du matin. La tiédeur de mon corps se désagrégeait dans la
brise marine. L’iode se déposait sur ma peau. J’ai enlevé mes pompes pour
sentir le sable. L’odeur des algues et du sel, la brume se mêlaient au goût de
sucre accroché à mon palais. Une harmonie parfaite s’emparait de moi. Je me sentais
vierge. Je savourais l’érection qui me venait comme si c’était la première. Le
fracas des vagues m’atteignait au corps.
Je me suis assis, ma boîte en guise de
dossier. C’était une sensation très particulière de me ressentir à ce point, de
me savoir à ce point au monde tout en percevant le brouhaha ultime des mères
qui piaffaient après les marmots et de leurs braillements.
Lorsque j’ai fermé les yeux, tout est revenu.
Le silence. Sur cette plage des années avant. Je venais là pour avoir la paix,
quand je ne supportais plus les cris de ma daronne et que la musique n’arrivait
plus à les couvrir. Ici les gens gueulaient aussi mais la mer nettoie tout,
sans relâche. Chaque vague étouffe la rumeur. La fulgurance de la sensation
apaisante du néant le jour où ce type s’était flingué ici quelques années
auparavant a ressurgi. J’étais assis sur le rocher. Quand j’ai tourné le dos,
j’ai pris son regard en plein fouet en même temps que la détonation et un
sifflement assourdissant. Alors, j’ai enfin cessé d’entendre les cris de maman.
Et puis après, plus rien. La mer elle même s’était tue, les gens suspendus à la
mort de ce type. Le bonheur. J’ai eu une gratitude sans nom pour ce type. Peu
après, la musique m’a envahi. Mon cerveau s’est transformé en club de jazz.
Quand j’en ai parlé, on m’a traité de cinglé alors j’ai préféré garder ça pour
moi et mon greffier qui lui savait. Petit à petit, j’ai commencé à entendre ce
qui se disait entre les notes. Quelqu’un murmurait quelque chose sur le
silence. « Ut queant laxi, Resonare fibris, Mira gestorum, Famuli tuorum, Solve
polluti, Labii reatum, Sancte Johannes. » C’était ce type. On avait cette quête
en commun. Tout ça m’a trotté dans la tête plus de dix ans. Jusqu’à ce matin où
tout m'est apparu clairement. J’avais résolu l’énigme et cerise sur le gâteau,
j’avais le plan et l’instrument. La journée était pleine du ciel. C’était le
bon moment pour aller chercher ma récompense.
J’ai ouvert les yeux. Je me suis agenouillé
avec mon étui face à la mer. « Que tes serviteurs chantent d'une voix vibrante
les admirables gestes de tes actions d'éclat, absous les lourdes fautes de
leurs langues hésitantes, nous t'en prions, saint Jean. » Prêt. J’ai ouvert le
couvercle en un geste. Le soleil perçait les nuages. C’était le signe. Alors
j’ai pris la carabine, je l’ai armé face à la foule et j’ai tiré sur tout ce
qui bougeait. Ça a duré un moment. L’instant d’après la fin, j’y étais. Un
océan s’était ouvert et moi au milieu. Le roi du silence. L’extase. A ce moment
là, j’ai aperçu un éclat au loin. C’était la note finale. Le sifflement de la
balle qui m’a touché était en si. La note de cœur.