Roman feuilleton
Georges part écrire les mémoires d'Henry, un drôle de peintre.
Henriette écrit le livre de Georges. Clotilde occupe l'œuvre d'Henry, une boîte noire à la main. Claudine joue du bâton et des hommes. Georges, Henry, Claudine et Henriette ont à faire ensemble...

mercredi 15 janvier 2014

Le roi du silence



C’était une bonne journée pour aller chercher le silence. Alors, j’ai enchaîné les gestes du voyage. Les draps, la vaisselle, descendre les poubelles et le chat chez la gardienne, remonter, le ménage, une bonne douche, plier les vêtements et préparer mon sac, sortir la boîte noire, briquer mon instrument, le ranger à nouveau dans son étui. Tout était fin prêt.
Je me suis fait un café et j’ai fumé plusieurs clopes la fenêtre ouverte à regarder les toits de Paris comme un touriste, à poil, le ciel bleu qui rentrait et inondait la pièce. Je me disais c’est « cool Jean, c’est vraiment cool » parce que j’avais toutes ces musiques dans ma tête et que je pouvais enfin les entendre toutes à la fois avec tous les silences qui se cachent dans les notes et tout ce qu’il ya derrière.
Chet s’est mis à faire le show avec sa Funny Valentine dans ma tête comme si j’y étais. Tapis dans un coin du New Morning, il jouait pour moi. La gueule cassée, débarrassé de son corps qu’il portait comme un vieux teeshirt de nuit, il se donnait en offrande à la musique qui coulait par lui. « Les aigus c’est pour frimer ». Chet jouait à voix basse, sur une fréquence capable de toucher notre point de mystère. Les anges ne sont pas des sopranos ou des bonnes femmes hystériques. Ils murmurent à notre cœur.

Comme j’avais du temps, je me suis allongé sur mon lit en fumant mes clopes et j’ai fait d’autres clubs et studios. Pour la première fois, je sentais jusqu’à la sensation de mes orteils. Il me semblait que je pourrais résoudre n’importe quel problème s’il se présentait à moi. En même temps rien ne venait. Mais quelle importance ? Je venais de comprendre qu’être vivant ne consiste pas à résoudre des problèmes. C’est jouer, entrer en résonance avec le monde. Pas besoin de m’en dire plus. Il me suffisait de laisser le son, les notes, les pulsations, la vérité se déverser en moi.

Et puis j’ai senti que le moment était venu. J’ai enfilé mon jean à peau nue, mon t-shirt préféré et mon camionneur en cachemire. C’est dingue ce que j’avais envie de douceur partout. Comme un prélude au trésor que je m’apprêtai à recevoir. Malgré la clope, un goût de sirop m’occupait la bouche et descendait dans mon larynx. Je me sentais tendre et tiède comme un enfant sur le point de s’endormir. Et malgré cela, une acuité acérée et pleine. Alors j’ai pris les clés de la bagnole, mon sac et ma boîte, j’ai refermé ma porte à double tour. Fidèle, la Twingo m’attendait au coin de la rue. J'ai pris la route jusqu’à Beauvais. Arrivé sur la nationale, j’ai tourné à gauche en direction de la mer.

Il était presque midi quand je suis arrivé en haut des falaises de Dieppe. Pourtant la brume siégeait encore, à fleur d’eau, tiède. Je sentais que je n’étais plus très loin du saint Graal. Booker Little et Eric Dolphy entamaient We speak. Une intention pure, débarrassée des manières bruyantes du jazz dit libre, presque dépecée. La voix du seigneur dans un accord en signe d’approbation.
Je suis descendu par le sentier creusé dans la paroi dans le murmure du matin. La tiédeur de mon corps se désagrégeait dans la brise marine. L’iode se déposait sur ma peau. J’ai enlevé mes pompes pour sentir le sable. L’odeur des algues et du sel, la brume se mêlaient au goût de sucre accroché à mon palais. Une harmonie parfaite s’emparait de moi. Je me sentais vierge. Je savourais l’érection qui me venait comme si c’était la première. Le fracas des vagues m’atteignait au corps.
Je me suis assis, ma boîte en guise de dossier. C’était une sensation très particulière de me ressentir à ce point, de me savoir à ce point au monde tout en percevant le brouhaha ultime des mères qui piaffaient après les marmots et de leurs braillements.
Lorsque j’ai fermé les yeux, tout est revenu. Le silence. Sur cette plage des années avant. Je venais là pour avoir la paix, quand je ne supportais plus les cris de ma daronne et que la musique n’arrivait plus à les couvrir. Ici les gens gueulaient aussi mais la mer nettoie tout, sans relâche. Chaque vague étouffe la rumeur. La fulgurance de la sensation apaisante du néant le jour où ce type s’était flingué ici quelques années auparavant a ressurgi. J’étais assis sur le rocher. Quand j’ai tourné le dos, j’ai pris son regard en plein fouet en même temps que la détonation et un sifflement assourdissant. Alors, j’ai enfin cessé d’entendre les cris de maman. Et puis après, plus rien. La mer elle même s’était tue, les gens suspendus à la mort de ce type. Le bonheur. J’ai eu une gratitude sans nom pour ce type. Peu après, la musique m’a envahi. Mon cerveau s’est transformé en club de jazz. Quand j’en ai parlé, on m’a traité de cinglé alors j’ai préféré garder ça pour moi et mon greffier qui lui savait. Petit à petit, j’ai commencé à entendre ce qui se disait entre les notes. Quelqu’un murmurait quelque chose sur le silence. « Ut queant laxi, Resonare fibris, Mira gestorum, Famuli tuorum, Solve polluti, Labii reatum, Sancte Johannes. » C’était ce type. On avait cette quête en commun. Tout ça m’a trotté dans la tête plus de dix ans. Jusqu’à ce matin où tout m'est apparu clairement. J’avais résolu l’énigme et cerise sur le gâteau, j’avais le plan et l’instrument. La journée était pleine du ciel. C’était le bon moment pour aller chercher ma récompense.

J’ai ouvert les yeux. Je me suis agenouillé avec mon étui face à la mer. « Que tes serviteurs chantent d'une voix vibrante les admirables gestes de tes actions d'éclat, absous les lourdes fautes de leurs langues hésitantes, nous t'en prions, saint Jean. » Prêt. J’ai ouvert le couvercle en un geste. Le soleil perçait les nuages. C’était le signe. Alors j’ai pris la carabine, je l’ai armé face à la foule et j’ai tiré sur tout ce qui bougeait. Ça a duré un moment. L’instant d’après la fin, j’y étais. Un océan s’était ouvert et moi au milieu. Le roi du silence. L’extase. A ce moment là, j’ai aperçu un éclat au loin. C’était la note finale. Le sifflement de la balle qui m’a touché était en si. La note de cœur.